Jean Louchet, Châtillon
Les numéros de chez Broadwood en disent peu sur l'année, tellement leur système de numérotation est embrouillé à plaisir. Celui-ci provient d'une salle de vente aux enchères du Devon, via un copain anglais. "Her Majesty" et non "His Majesty" ne donne pas beaucoup d'information, puisque Victoria est devenue reine en juin 1837 (couronnée un an plus tard) et l'est restée longtemps. Le site dédié aux pianos Broadwood donne une liste apparemment détaillée de tous les modèles de pianos à queue avec leur longueur, leurs périodes de production, leur étendue et quelques détails (nombre de cordes par note, etc.); je ne sais pas s'il est fiable mais en tout cas ce modèle-ci n'y figure pas. Par recoupements, et notamment par comparaison avec les catalogues commerciaux reproduits dans le livre de Rosamond Harding, je l'avais daté de 1846-47, sous toutes réserves, mais M. David Hunt, expert reconnu, pense d'après ma description qu'il date d'environ 1860. Longueur 237 cm, mécanique à peigne, simple échappement. marteaux recouverts de feutre. Pédales en palissandre. Placage simple palissandre, verni au tampon. J'aurai fini de le restaurer dans quelques mois, il promet d'être bien. La partie la plus difficile du travail aura été de réunir la documentation historique et de refaire les calculs de répartition de tensions pour retrouver les diamètres de corde originaux et la nuance du métal utilisé.

Un détail amusant, les charnières du couvercle (en réalité ce sont des gonds) en laiton fraisé (non embouties) sont marquées des initiales "C & C": certainement Collard and Collard, l'un des principaux concurrents de Broadwood à cette époque mais donc ... fournisseur de gonds pour ses concurrents. Le premier des 2 gonds possède un ingénieux système de blocage qui empêche de dégonder le couvercle s'il n'est pas relevé à la verticale. De même le pupitre est fort astucieux et son démontage est réservé aux connaisseurs. Le montage du clavier est d'une qualité exceptionnelle, avec des jeux mécaniques très faibles. La belle mécanique à peigne ressemble étrangement aux mécaniques Pleyel de l'époque, et il paraît que Broadwood fournissait des mécaniques complètes aux ateliers Pleyel (et Erard?) de Londres. A son catalogue, Broadwood proposait le choix entre standard action (simple échappement) et repetition action (double échappement): cette dernière était-elle une mécanique achetée à Erard?

Le désalignement des agrafes
Enfin, dernier détail, ces Mssrs. Broadwood ont poussé le perfectionnisme jusqu'à désaligner les agrafes et les pointes de chevalet pour rattraper les changements de diamètres de cordes et donner une courbe de tensions complètement lisse... et pire encore, les changements de diamètre de cordes expliquent la majeure partie des irrégularités dans la progression des longueurs, mais la partie résiduelle ne peut s'expliquer que par une volonté délibérée d'optimiser le piano pour un tempérament inégal. Ce qui tend à confirmer le fait (rapporté par les auteurs sérieux) que le tempérament standard Broadwood pour la livraison des pianos neufs, était un tempérament inégal jusqu'en 1850. Application pratique à Liszt et Chopin...
De quel tempérament inégal s'agissait-il, je ne sais pas, je dois reprendre des mesures plus précises (ici le millimètre ne suffit plus) et... faire encore plein de calculs. En tout cas, chose très caractéristique de tous les tempéraments inégaux, les fa# sont poussés vers le bas.
Chance pour moi, ce Broadwood possède des chevilles normales en acier au carbone, à tête oblongue, directement plantées dans un sommier normal en bois. Le diamètre des chevilles est de 6,02 mm partout sauf dans les basses (cordes filées, doubles et simples) où il est de 6,20 mm. Pourquoi "chance"? Parce que d'autres Broadwood ont des chevilles filetées se vissant directement dans des trous taraudés dans le métal. J'ai peine à croire que ce système ait pu marcher correctement un jour, en tout cas aujourd'hui ces pianos sont complètement grippés et il faut faire de la chirurgie intensive sur chacune des 224 chevilles pour le convertir au système classique. Ce que je ne sais pas, c'est si le mien a été ainsi converti (ce que semblerait suggérer une étiquette collée à gauche de la table d'harmonie qui me paraît faire allusion aux chevilles filetées), ou s'il a toujours eu des chevilles "normales" (ce que suggère le look "d'époque" des chevilles). Je pense qu'il a été converti dès sa prime jeunesse.